“On y laisse notre santé…” Entre colère et fatigue, les juges se mobilisent à nouveau

C’est un anniversaire au goût amer que les magistrats vont fêter. Il y a un an, une chronique est parue dans Le monde, La mise en lumière d’un malaise de plus en plus palpable dans ce corps normalement silencieux a déclenché un tremblement de terre dans le monde silencieux de la justice. Juges et fonctionnaires ont alors pris la parole pour évoquer les longues heures de travail, les vacances rongées par les dossiers, le sentiment d’insignifiance… Fait inédit : une grève, suivie par plusieurs centaines de professionnels, avait été organisée. Si le mouvement est né en réponse au suicide d’un jeune juge, la nouvelle journée de mobilisation organisée ce mardi est marquée par le décès le mois dernier de Marie Truchet, vice-présidente du tribunal de Nanterre, en pleine audience Hauts-de- Seine.

“Bien sûr qu’on s’est tous identifiés à elle, on laisse notre santé derrière dans ce métier”, souffle Aurélie*, parqueteuse dans le sud-ouest. Un an après le forum, tous les juges que nous avons interrogés sont d’accord : rien n’a réellement changé. En tout cas, ils insistent sur le fait que dans leurs domaines de compétence, qu’ils soient petits ou grands, en Ile-de-France ou en province, des problèmes persistent, à commencer par le manque d’effectifs. A l’Est, par exemple, un chef de la justice qui se sent “aisé” affirme qu’un des postes créés il y a un an et demi n’a jamais été pourvu. Les deux juges pour enfants de son tribunal se partagent 1 200 dossiers d’aide à la parentalité. A Nanterre, au service de Marie Truchet, il n’y avait avant sa mort que huit magistrats sur les dix prévus. “On nous a déjà dit qu’on n’aurait pas de renforts avant Noël”, souffle le collègue du magistrat, Dominique Marcilhacy, vice-président du tribunal et délégué syndical à l’USM.

Recrutement massif mais sous besoin

Toutefois, le ministère de la Justice rappelle que durant le premier quinquennat, 700 magistrats et 850 greffiers ont été embauchés, auxquels il faut ajouter 2 000 postes contractuels. Des effectifs qui devraient continuer à croître dans le cadre de ce mandat puisque le cabinet s’assure que 1 500 magistrats et 1 500 greffiers supplémentaires soient en place d’ici 2027. Nous plaçons Vendôme. Sous Nicolas Sarkozy, un juge sur deux qui partait à la retraite n’était pas remplacé, sous Christiane Taubira, il n’y avait que 50 nouvelles nominations. “Nous soulignons notamment l’augmentation “historique” du budget de la justice sous le mandat d’Eric Dupond-Moretti : trois fois 8% pour 2021, 2022 et 2023.

“On part du principe que c’est une goutte dans l’océan”, insiste le magistrat du sud-ouest. Selon la norme européenne, cela devrait être le cas avec mon parquet, par exemple avoir 43 ans nous sommes 6 Selon la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (Cepej)*, l’Europe compte en moyenne 17,6 juges pour 100 000 habitants… contre 11,2 en France. Bien que l’étude précise qu’elle ne prend pas en compte les juges non professionnels – notamment les prud’hommes – comment ne pas lier cela à la charge de travail croissante ou à l’allongement des délais ? Les chefs de pays estiment le nombre de nouveaux emplois à créer à un peu moins de 5 000. “ Si je suis de service sept jours et que je me réveille une ou même plusieurs fois par nuit, je suis tellement épuisée que cela se reflète dans mon travail », poursuit Aurélie.

“Ça fait un an que j’ai dû me faire opérer des dents”

A Nanterre, les magistrats estiment qu’il manque 60 magistrats et 250 greffiers pour “faire fonctionner” le tribunal. Tellement loin de ce que prévoit la Chancellerie. “Le jour de sa mort, Marie (Truchet) n’était pas du tout en forme, se souvient Dominique Marcilhacy. Elle n’aurait jamais dû venir, mais elle se dit que si elle s’arrêtait, son travail retomberait sur les autres. “Si les premiers éléments de l’autopsie semblent attribuer sa mort à de multiples maladies sans rapport avec la ‘fatigue’ ou le ‘stress’, la juge de 44 ans a été dépeinte par ses pairs comme particulièrement dévouée, sans compter ses heures de travail le week-end, vacances ou pendant ses vacances. Et Dominique Marcilhacy de souligner : “Vous n’imaginez pas combien de magistrats viennent travailler avec une fièvre de 39 au bord du malaise”.

“Nous n’avons pas le temps mentalement de nous asseoir et de prendre soin de nous”, explique Jean, magistrat du siège de l’ouest de la France. Dans son tribunal, une juge a subi un épuisement si grave qu’elle a souffert de séquelles neurologiques. Il admet lui-même qu’il ne va jamais chez le médecin de peur d’être mis en congé de maladie. En treize ans de service, il n’a été arrêté que trois fois. Arrêté mais pas inactif. Dès lors, après une fracture du pied, son premier réflexe fut d’envoyer sa femme chercher des dossiers pour approfondir la rédaction de ses peines. « Par exemple, j’ai dû me faire opérer des dents là-bas pendant un an, mais je n’ai pas le temps de m’en occuper. »

“On aimerait faire Dior, mais il faut faire Tati”

Quand tous les magistrats ne disent pas souffrir, beaucoup s’interrogent sur l’intérêt de leur travail. Comment prendre des décisions qui auront un impact majeur sur la vie de centaines de milliers de personnes quand on a l’impression de travailler « sur une chaîne de montage » ? “On s’endurcit, on n’a pas le choix”, a déclaré Dominique Marcilhacy. Elle préside l’audience sur les violences conjugales à Nanterre. « Je suis systématiquement obligé de rendre un tiers des dossiers, souvent dès l’année suivante. Quand cela est annoncé, il y a des gens qui pleurent. C’est terrible, mais je ne peux pas m’en empêcher. Jean, il se souvient du temps où il était juge aux affaires familiales et n’avait que quelques minutes pour calculer le montant de la pension alimentaire. “On aimerait faire Dior, mais il faut faire Tati”, résume Dominique Marcilhacy.

Reste que les licenciements sont extrêmement rares : selon les chiffres du ministère, il n’y a eu que six départs en 2021, dont quatre au terme d’un détachement de dix ans. Et si les chiffres de cette année ne sont pas encore “consolidés”, la Chancellerie assurera que le bilan reste sensiblement le même. “On n’a vu absolument aucune vague de démissions en lien avec cette mobilisation”, insiste-t-on. « Bien sûr que j’y ai pensé, mais pourquoi ? Je ne sais pas vraiment dans quel domaine mes compétences pourraient être utilisées », explique Jean. Même sentiment avec ce parqueteur du Sud-Ouest : “Parfois j’aimerais avoir une issue, mais je ne la vois pas”.

*Les noms ont été changés

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