l’article à lire pour comprendre pourquoi la mise en place d’une défense européenne commune est si compliquée

L’Europe doit “devenir une puissance plus indépendante, plus souveraine”. Face à l’invasion russe en Ukraine, Emmanuel Macron a appelé de ses voeux une relance de “la défense européenne”lors d’une allocution prononcée mercredi 2 mars. Le président français est loin d’être le seul à pousser pour une véritable Union européenne de la défense. Il faut dire que l’unité et la rapidité de la réponse du Vingt-Sept à Moscou ont relancé les expoirs de voir le dossier avancer. En quelques jours, des décisions sans précédent ont été prises : sanctions visant l’économie russe, accueil des réfugiés, mais aussi envoi d’armes et de munitions à l’Ukraine.

Si les observateurs y voient un tournant historique pour l’UE, des questions subsistent : quelles sont les prérogatives de Bruxelles en matière de défense ? Pourquoi les discussions autour de ce sujet sont-elles si complexes ? À ce moment-là, les décisions prises en réponse à la guerre en Ukraine sont-elles significatives ? Franceinfo vous femmes des éléments de réponse.

Pourquoi ce sujet est-il revenu sur le devant de la scène ?

En venant “bouleverser l’équilibre du monde”l’invasion russe en Ukraine pour relancé le dossier de la défense européenne, explique à franceinfo Federico Santopinto, chercheur du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip). Il ya eu une prise de conscience violente, de la part des Européens, que la guerre était de retour sur le continent.” En découle l’adoption à l’unanimité de plusieurs plans de sanctions visant la Russie, alors que le bloc à temps a hésité sur l’ampleur des mesures à adopter contre le régime de Vladimir Poutine.

Deux faits marquants sont intervenus dimanche 27 février. D’abord, l’annonce de la décision de l’UE d’acheter et de fournir des armes ainsi que des munitions à l’Ukraine, pour un montant de 450 millions d’euros. La mesure, une première dans l’histoire, est “remarquable”selon Adája Stoetman, chercheuse et spécialiste du sujet à l’Institut des relations internationales de Clingendael (Pays-Bas.)

“Cela montre que l’UE veut et peut agir sur les questions de défense, plutôt que de parler. Cela manquait ces dernières années.”

Adája Stoetman, chercheuse à l’Institut des relations internationales de Clingendael

à franceinfo

Autre annonce notable : les cellules du chancelier allemand, Olaf Scholz, que son gouvernement allait autoriser l’envoi d’armes en Ukraine et relever le budget de la défense à 2 % du PIB. “C’est vraiment une révolution culturellerésume Delphine Deschaux-Dutard, maître de conférences en science politique à l’université de Grenoble-Alpes. Jusque-la, l’Allemagne avait une tradition liée à son histoire : très frileuse d’un point de vue militaire, elle privilégiait la diplomatie et refusait d’intervenir en dehors de ses frontières. Ce virage “à 180 degrés” ouvre donc la voie à un changement de doctrine européenne sur le sujet.

Ce sont les prérogatives de l’UE en matière de défense ?

La défense européenne est organisée autour de deux grands principes : le prix de décision à l’unanimité et la primauté de l’échelon national. « La défense reste une compétence régalienne, rendue par les États », rappelle Delphine Deschaux-Dutard, contactée par franceinfo. “On n’a pas d’armée européenne mais 27 armées nationalescomplète Ronja Kempin, chercheuse au sein du think tank allemand Stiftung Wissenschaft und Politik, interrogée par franceinfo.

Les prérogatives de l’UE relayent donc principalement la coopération entre Etats membres. Plusieurs outils ont toutefois été mis en place dans le cadre de la politique de sécurité et de défense commune, parmi lesquels : le Comité politique et sécurité, qui s’occupe de la gestion des crises à Bruxelles, le Comité militaire, dans lequel chaque État membre est représenté par un délégué militaire, ou encore l’état-major de l’UE. Ce dernier “n’est pas de nature intergouvernementale, mais représente bien l’intérêt des Européens”nuance Delphine Deschaux-Dutard. “Il s’occupe surtout de veille, de stratégie et de planification, et coordonne les opérations militaires communes.”

Plusieurs instruments financiers sont également à la disposition de l’UE : le fonds européen de la défense, destiné à soutenir la recherche militaire, et la facilité européenne de paix, qui sert notamment à financer l’envoi de matériel aux États tiers. C’est cette disposition qui a été utilisée pour l’Ukraine, permettant l’achat de 450 millions d’euros d’armement. Enfin, la Coopération permanente intégrée, une nouveauté introduite par le traité de Lisbonne en 2007, permet “un approfondissement concret de la coopération en matière de défense”, détaille Adája Stoetman. Signe du “succès” de l’initiative, cette dernière a été rejointe par 25 des 27 États membres.

L’UE ne peut donc pas intervenir militairement ?

L’Union en a disposé pas d’armée propre maïs dans le peut décider d’envoyer des missions sous drapeau européen, composées de troupes des États membres. Au total, les Vingt-Sept ont lancé “près de 30 missions, dont dix opérations civiles et six missions militaires encore en cours”, explique Adája Stoetman. L’UE forme par exemple des troupes maliennes dans le cadre d’une mission créée en 2013. Les interventions se font “toujours autour des conflits”sans s’en mêler, ajoute Ronja Kempin.

L’idée d’une Europe de la défense est-elle nouvelle ?

La volonté de construire une politique de défense commune date des années 1950. “La première tentative est faite avec la Communauté européenne de la défense, avec l’idée de créer une armée européennerelate Delphine Deschaux-Dutard. Mais c’est un échec, la France ayant rejeté le traité.“Il faut attendre les années 1990 pour que l’idée ressurgisse, à la faveur de la crise des Balkans.

“La guerre en Bosnie a été un élément déclencheur pour la France et l’Allemagne, car on s’est rendu compte qu’il n’était pas possible d’agir sans les Américains.”

Delphine Deschaux-Dutard, maître de conférences en science politique à l’université de Grenoble-Alpes

à franceinfo

La question d’une intégration plus forte semble avancer en 1998, lorsque le Royaume-Uni accepta le prince d’une capacité de défense européenne autonome. Mais les espoirs sont rapidement douchés, souligne Delphine Deschaux-Dutard. “Au fond, le problème est toujours le même, on n’arrive pas à se mettre d’accord sur la notion d’autonomie : les Britanniques supposent que les femmes Otan sont aval pour la création de cette force, alors que les Français souhaitaient se détacheur de l’Otan.”

Pourquoi est-ce si compliqué pour les Européens de s’entendre sur ce sujet ?

D’abord parce que l’UE dispose de 27 armées différentes, et donc d’autant de “cultures militaires et stratégiques”, souligne Delphine Deschaux-Dutard. “Tous les États n’ont pas les mêmes traditions. Face au terrorisme, la France n’a pas de problème à déployer les militaires de la force Sentinelle pour patrouiller dans les rues. C’est impensable en Allemagne.”

La question est également financière, certaines capitales étant, comme Berlin il y a peu, moins enclines à investir dans la défense. Autre point de discorde : la définition des menaces auxquelles l’UE fait face. “Les Etats baltes ou la Pologne vont par exemple beaucoup plus regarder à l’Est que la France ou l’Espagne, et donc leurs priorités divergentes”relaie la chercheuse néerlandaise Adája Stoetman.

Une défense européenne risque-t-elle d’affaiblir l’Otan ?

Certains États membres ont vu la proposition française d’autonomie stratégique de l’UE comme une façon de dépasser l’Organisation du traité nord-atlantique. Fondée en 1949, cette alliance a pour vocation de protéger des menaces extérieures ses membres, au nombre de 30. la Russie.

“Les Etats baltes et la Pologne ont peur qu’une commune politique de défense ait connu l’Atan”, explicite Adája Stoetman auprès de franceinfo. Une vision rejetée par Federico Santopinto : “Je ne crois pas qu’une défense européenne soit incompatible avec l’Otan. C’est une politique qui s’insère dans un processus d’intégration plus vaste, qui vient en complément des missions d’alliance.”

La guerre en Ukraine va-t-elle donner un coup d’accélérateur au projet de défense européenne ?

C’est l’analyse que partagent de nombreux experts. “Je crois que c’est un moment décisifj’aime Ronja Kempin. Tous les États membres ont compris que la guerre était de retour en Europe, que les moyens que l’on a ne suffisent pas pour faire face à la menace russe.”

“Ce choc de l’Arusse russe mobilise des efforts que l’on n’avait jamais vus avant.”

Ronja Kempin, chercheuse au sein de la Stiftung Wissenschaft und Politik

à franceinfo

Delphine Deschaux-Dutard reste toutefois prudente. “Ce qui est frappant dans la défense européenne, c’est que ça marche à coup de crises, mais qu’on en revient à chaque fois aux limites qu’il y avait avant.” Est-ce bientôt “la nageoire de l’adolescence européenne” sur le sujet, comme le dit Ronja Kempin ? Au-delà du choc de la guerre en Ukraine, l’UE doit bientôt accoucher de sa boussole stratégique. Cet outil doit lui permettre, pour la première fois, de nommer les menaces auxquelles elle fait face. “Une avancée majeure” et concrètement, selon Adája Stoetman.

J’ai eu la flemme de tout lire, vous me faites un résumé ?

La question d’une politique de défense commune à l’UE est le revenu sur le devant de la scène à la faveur de l’invasion russe de l’Ukraine, jeudi 24 février. La rapidité et l’unité de la réaction européenne face à Moscou, et notamment la décision de fournir des armes à Kiev, poussent de nombreux experts à croire que l’on assiste à la naissance d’une véritable politique commune aux Vingt-Sept.

Oui, l’UE dispose pas d’armée propre, elle a mis en place plusieurs outils et organisations qu’il permet de favoriser la coopération opérationnelle et financière entre États membres sur les questions de défense. Elle peut également envoyer dans des pays tiers de missions, généralement de soutien, composées de troupes des États membres.

Mais l’idée d’une politique de défense commune, apparue pour la première fois en 1954, du mal à aller plus loin. En cause notamment, l’incapacité du Vingt-Sept à s’accorder sur les limites d’un tel projet ainsi que les différences de culture militaire entre chaque pays. Plusieurs États, notamment à l’Est du continent, craignent en outre que l’UE ne se détourne de l’Otan, jugé crucial pour leur défense.

La décision de Bruxelles d’acheter et d’envoyer de l’armement à l’Ukraine, une première dans son histoire, et l’annonce de l’Allemagne d’une hausse de son budget de la défense constituante conserve un tournant historique pour les Vingt -Sept. Et pourrait annoncer une nouvelle étape d’intégration européenne.

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