La furtivité, une forme courante mais minimisée d’agression sexuelle

La furtivité – retirer le préservatif pendant les rapports sexuels à l’insu de votre partenaire – est un phénomène plus courant qu’il n’y paraît, selon une nouvelle étude qui confirme que la pratique est répandue au Québec. La Cour suprême a clarifié la notion de consentement dans le contexte de furtivitéqui est vécue comme une agression sexuelle, mais encore faut-il faire de l’éducation pour influer sur le geste, estiment plusieurs intervenants, car il peut avoir des conséquences importantes pour les personnes qui le vivent.

Il y a quelques années, Elsa* a rencontré un homme sur un site de rencontre. Après plusieurs rendez-vous platoniques, elle se sentait suffisamment en confiance pour avoir des relations sexuelles. “Il avait du mal à maintenir son érection. Au bout de quatre ou cinq minutes, il en eut soudain un. Quand il a eu fini [la relation sexuelle]je lui ai dit : ” Mon Dieu, où est le préservatif ? ” dit-elle au Devoir. Il a répondu : “Je l’ai enlevé plus tôt, sinon je n’aurais pas eu d’érection””, se souvient Elsa, qui veut cacher son identité.

Elle est restée sur le lit pendant une heure, “les yeux au ciel”. L’homme s’est endormi et elle est partie. “Je ne l’ai jamais revu”, dit-elle. Je me sentais mal, je me sentais blessé. Après je n’ai vu personne, je me suis enfermé dans une bulle. Cela a vraiment eu un effet catastrophique. »

Le phénomène de camouflage est peu documenté au Canada, mais il existe bel et bien, mentionné dans Devoir Sylvie Lévesque, professeure au Département d’études sexuelles de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). “C’est extrêmement élevé, c’est un phénomène assez alarmant”, explique le chercheur, qui étudie le sujet depuis quelques années.

Dans un article scientifique accepté mais non publié sur la coercition reproductive, elle et ses collègues révèlent que 23,7 % des personnes interrogées ont déclaré avoir subi un retrait non consensuel du préservatif. “Je pense que ce geste est banalisé : pour certaines personnes ça n’a pas d’importance, ce n’est pas grave de le faire”, dit-elle. Cependant, le geste n’est pas sans répercussions. “Si quelqu’un vit ça, il y a un risque de grossesse, un risque d’ITSS [infection transmissible sexuellement et par le sang] et le sentiment d’avoir été trompée », souligne-t-elle.

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Les données recueillies par les auteurs de l’étude ne sont pas basées sur la population, ajoute-t-elle. Les 427 personnes qui ont répondu à leur questionnaire ont été recrutées au Québec et en Ontario via des cliniques, des réseaux sociaux ou des organismes communautaires.

La récente décision de la Cour suprême pourrait aider à lever le voile sur la gravité du geste, dit-elle. “En tant que communauté, nous devons nous arrêter et réfléchir, nous secouer à propos de ces comportements”, dit-elle.

Dans sa décision de 187 pages, rendue le 29 juillet par une majorité de cinq des neuf juges de la Cour suprême, la juge Sheilah L. Martin a reconnu que cette forme d’agression sexuelle devient de plus en plus courante. “Malheureusement, il n’est pas rare que le préservatif soit refusé ou repris, même si son utilisation a été sollicitée et réclamée. Le phénomène est devenu l’objet de recherches en sciences sociales et d’une reconnaissance sociale croissante ces dernières années”, écrit le magistrat.

La décision de la Cour suprême reflète une approche qui sera plus favorable aux plaignants, affirme l’avocate Suzanne Zaccour. ” Ce furtivité a toujours été une agression sexuelle. Jusqu’à ce que cette décision soit prise, il fallait prouver que le consentement était vicié, non seulement pour prouver la malhonnêteté du partenaire, mais aussi pour prouver que vous risquiez des blessures, notamment une grossesse et des maladies transmissibles », explique l’avocate féministe en charge Réforme juridique de l’Association Fédérale Femmes et Droit.

« La question à laquelle la Cour suprême devait répondre était la suivante : retirer le préservatif constitue-t-il ou non une violation du consentement ? Et la majorité a dit oui, donc on n’a pas à se demander si le partenaire a été malhonnête en retirant le préservatif, il a rompu le consentement, donc c’est une agression sexuelle, point final”, ajoute-t-elle.

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Mais tous ceux qui en souffrent ne le considèrent pas comme un acte criminel, même s’il peut causer des problèmes. « Les gens à qui nous avons parlé ont un peu de tout, raconte Sylvie Lévesque. Il y a une zone grise autour. »

Impact réel

Les conséquences peuvent être très réelles. Chez Quorum, une clinique près du Village de Montréal spécialisée en santé sexuelle et en ITSS, des patients ont rapporté souffrir furtivité. Le processus de dépistage peut être long, stressant et anxiogène, et certains ont contracté une infection.

“Ce sont des problèmes qui sont réels dans notre pratique”, a déclaré le Dr.droit Andrew Bui-Nguyen, médecin généraliste de la clinique. Les patients demandent une prophylaxie post-exposition (PPE) qui prévient la transmission du VIH dans un délai maximum de 72 heures après une exposition potentielle. D’autres tests pour détecter les ITSS sont également menés par la bande. “Nous la voyons un mois après ses 28 jours de traitement, puis de nouveau après trois mois”, dit-il.

Certains résultats de test peuvent être faux négatifs dans les 70 heures suivant un rapport sexuel et prendre quelques semaines pour revenir positifs. «Il faut les répéter au fil du temps pour s’assurer que la fiabilité augmente», dit-il, et il est possible qu’une ITSS soit découverte plus tard lors d’un test de contrôle.

« Cela reste une période de stress, d’incertitude et d’inquiétude pour la personne. C’est un signe que vous devez en tenir compte lorsque vous parlez de consentement”, a-t-il déclaré, ajoutant que la question devait être discutée ouvertement. “En tant que professionnel quand je vois quelqu’un qui a souffert furtivité, je le prends toujours au sérieux car cela peut être une porte d’entrée pour une infection ou une grossesse non désirée. »

Le devoir a contacté plusieurs cliniques de dépistage et d’avortement ces derniers jours. Le phénomène est bien connu mais très peu discuté. Certains ont déclaré ne pas avoir eu une conversation appropriée avec leurs patients. D’autres cliniques n’ont pas voulu en parler ou n’ont pas répondu à nos demandes d’entrevue.

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faire un travail pédagogique

Certaines personnes gardent un mauvais souvenir de leurs interactions sur ce sujet avec des professionnels de santé parfois peu sensibilisés à ces enjeux.

C’est le cas d’Elsa. Hormis ses enfants, elle n’a confié son agression qu’à une seule personne : son médecin. Pourtant, elle ne s’était pas attendue à la réaction de ce dernier dix jours plus tard lors de sa consultation sur la visite médicale.

« Elle m’a demandé si j’avais un nouveau partenaire. Je lui ai dit qu’il avait enlevé le préservatif après quelques minutes sans mon consentement. Puis j’ai commencé à pleurer et je lui ai dit que je me sentais violée. Elle a fait le tour de la pièce et m’a tapoté l’épaule et a dit : “Non, non… Nous allons juste nous assurer que vous n’attrapez rien, mais ce n’est pas si grave. Le plus important, c’est que tu saches qu’il ne te respecte pas et que tu ne le reverras plus », se souvient Elsa, encore secouée par la réaction de son médecin.

« À plusieurs reprises, les personnes que nous avons interviewées ont essayé d’en parler, mais il n’y avait pas beaucoup d’ouverture », confirme Sylvie Lévesque. Je ne dis pas que c’est la faute du personnel soignant, mais plutôt que c’est mal compris. L’expert a dirigé la rédaction d’un guide destiné aux professionnels de la santé et aux groupes de défense pour sensibiliser à la coercition reproductive, qui comprend les éléments suivants furtivité. “Ça s’intègre de plus en plus dans les pratiques”, espère-t-elle.

“Si un professionnel soulève la question et s’y intéresse, cela ouvre l’espace pour en discuter, estime-t-elle. Il peut ensuite le relier à d’autres services. Cela peut être réconfortant et nourrissant, aidant les personnes qui ressentent de la honte ou de la culpabilité. »

*Nom fictif. La porte-parole a choisi de témoigner sous couvert d’anonymat pour éviter que son entourage n’apprenne son agression.

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