“Je devais être un intermédiaire entre le président et les Français”

Pour la première fois depuis la mort de l’ancien président en 2020, l’épouse de Valéry Giscard d’Estaing évoque des souvenirs qui appartiennent à l’histoire et à son cœur.

Match parisien. Vous avez toujours su que les Français étaient extrêmement discrets. Malgré cela, vous étiez une femme très dynamique. Et tu l’es encore aujourd’hui. Vous habitez entre la rue Benouville à Paris, où vous nous recevez, et Authon, la propriété familiale…
Anne-Aymone Giscard d’Estaing . Oui, j’habite à Authon au moins trois jours par semaine. Mes racines y sont très fortes car c’est la propriété de mon enfance. Mon mari et notre fille Jacinte y sont enterrés. Ce qui fait une grande partie du charme de ce lieu ce sont les arbres, les chênes, les châtaigniers mais aussi des essences plus exotiques comme les cèdres que nous avons plantés. Je suis toujours agriculteur et forestier et cela demande beaucoup de travail administratif.

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Alors vous connaissez les difficultés des agriculteurs ?
Un peu. Je comprends vos problèmes. Aujourd’hui, ils sont confrontés à toutes sortes de caprices, notamment le climat, les intempéries, la sécheresse : on n’est jamais sûr que tout le travail qu’on a fait apportera quelque chose. Et puis nous n’avons absolument aucun contrôle sur les prix auxquels nous vendrons nos productions. Par coïncidence, les prix des produits agricoles ont énormément augmenté ces derniers mois pour la première fois depuis très longtemps. Cela a un impact sur le coût de la vie. Une nouvelle année particulièrement difficile s’annonce pour les agriculteurs.

Le secret de votre forme physique exceptionnelle est d’être toujours actif ?
Je pense que c’est en grande partie grâce au jardinage. Je dis que je désherbe… Ce n’est pas un exercice physique très dur, mais il mobilise tout le corps et libère l’esprit. Lorsque vous taillez vos rosiers, ne pensez à rien d’autre.

Vous aimez beaucoup les fleurs. Ils ont contribué à l’embellissement de l’Élysée, notamment des espaces extérieurs.
Oui, nous avons planté de nombreux massifs et planté des orangers qui sont toujours là. J’ai passé la plus grande partie de mon enfance à la campagne. J’ai appris dès mon plus jeune âge à reconnaître les arbres, le nom des plantes… J’ai toujours aimé la nature.

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Le Palais de l’Élysée a beau avoir un grand parc et des arbres magnifiques, en 1974, vous et votre mari décidez de rester rue Benouville…
Tous les présidents des IIIe et IVe Républiques étaient des personnes âgées sans enfants en bas âge. Il en fut de même du général de Gaulle et de Georges Pompidou. Il n’y avait pas d’appartement conçu pour une famille nombreuse. Nous avions quatre adolescents qui n’avaient pas envie de vivre dans un lieu officiel et de passer devant les gardes républicains à chaque fois qu’ils allaient et venaient. De plus, ils n’auraient pas pu inviter leurs amis.

La sécurité n’était pas un problème ?
Certainement pas. Personnellement, je n’ai jamais eu de garde du corps. Je voulais faire mes courses, me promener… Les habitants du quartier m’ont vu plus tôt car j’y avais toujours habité. J’ai pris ma voiture personnelle pour aller à la campagne…

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Le 4 avril 1981, au retour d'un meeting à Strasbourg, pendant la campagne présidentielle.

Le 4 avril 1981, au retour d’un meeting à Strasbourg, pendant la campagne présidentielle.

© Jean-Claude DEUTSCH / Paris Match

Vous n’habitiez pas à l’Élysée mais y étiez actifs ?
Quand je suis arrivé, j’ai dit que je voulais un bureau. Cela a semé la panique car ce n’était pas prévu : aucune première dame n’en avait jamais eu. Une partie des locaux a dû être réaménagée.

Nous étions une famille unie

Tu as été discret mais déterminé…
Oui, cette décision était la mienne, pas celle du président. Et si je faisais profil bas autour de mon mari, c’est parce que sa personnalité m’empêchait de me battre pour la lumière !

Cela ne vous a pas empêché de prendre de nombreuses initiatives personnelles. Les Français ne savent pas que vous étiez Première Dame des Territoires…
Oui, je pensais que je devais être un intermédiaire entre le président et les Français. J’ai donc décidé de faire une excursion dans un département différent presque tous les mois. J’ai passé deux ou trois jours à m’immerger dans la vie locale. Je visitais des monuments et des musées, rencontrais des artistes, mais je m’intéressais aussi à la vie des affaires : j’ai visité de nombreuses usines, je suis même allé dans une mine… Et puis j’étais particulièrement sensible à l’action sociale : j’allais dans des maisons de retraite ou des crèches beaucoup de maisons.

En 1977, vous avez également créé la Children’s Foundation, que vous avez dirigée pendant 35 ans.
Il y avait peu de protection sociale pour les enfants victimes de violence. Nous avons créé des postes équipés pour recueillir leurs témoignages, le numéro vert 119-Allô enfance en danger, des unités médico-légales dans les hôpitaux, des campagnes d’information… Mais aussi des groupes de travail avec des médecins, des magistrats, des avocats, des policiers pour essayer de comprendre les raisons de l’action des attaquants afin de pouvoir agir en amont. C’était nouveau alors.

Ces dernières années, on a beaucoup parlé des violences faites aux femmes, notamment avec #MeToo. Qu’est-ce que tu penses ?
La prise de conscience a pris du temps car tous ces faits sur les femmes sont connus depuis très longtemps. Il faudrait probablement faire plus.

La société a beaucoup changé. Désormais, les hommes sont très impliqués dans les affaires domestiques. Était-ce votre mari ?
Pas beaucoup! Les hommes de sa génération ne faisaient pratiquement pas de travaux ménagers. Regarder mon petit-fils s’occuper de son garçon de 16 mois est très différent ! Quand nos enfants étaient petits, mon mari les voyait quelques instants tous les jours. Mais l’idée qu’il aurait pu leur donner un biberon, alors là…! Je pense que c’est bien que les hommes s’occupent des enfants maintenant.

Valéry et Anne-Aymone Giscard d'Estaing au Château de l'Etoile à Authon (Loir-et-Cher),

Valéry et Anne-Aymone Giscard d’Estaing au Château de l’Etoile à Authon (Loir-et-Cher),

© Jean-Claude SAUER/JEU PARIS

Et qu’une femme peut devenir Présidente… ?
Je le veux et mon mari le voulait aussi beaucoup.

De toutes les premières dames qui vous ont succédé, avec laquelle étiez-vous le plus d’accord ?
Probablement Bernadette Chirac. Je l’avais connue lorsque Jacques Chirac était Premier ministre. Mais avec l’animosité entre son mari et le mien, nous ne pouvions pas vraiment maintenir le lien. Je n’ai jamais eu de contact avec Danielle Mitterrand. Nous n’avions pas grand-chose en commun.

Le président Mitterrand voulait tout changer. Le président Chirac, il ne voulait aucune comparaison.

Et avec Brigitte Macron ?
Au moment du choix de son mari, elle m’a appelé pour me demander si je pouvais lui donner des conseils. C’est très difficile, chacun a sa propre personnalité et vit les choses à sa manière. Je ne me souviens pas de ce que je lui ai dit, mais ça devait être assez général. En tout cas, il me semble qu’il remplit bien sa fonction. J’ai l’impression que la pandémie a considérablement réduit leurs activités.

Pour beaucoup de Français, les années 1970 sont synonymes d’années heureuses. Au début de son mandat de sept ans, on a beaucoup parlé du penchant pour le bonheur du président Giscard d’Estaing.
Nous étions une famille unie. Je pense que sa jeunesse a apporté un nouveau dynamisme aux Français. Il y avait un sentiment de renouveau. Je rencontre encore souvent des gens qui me disent : « J’ai fait la campagne en 1974, on était tellement excités !

Dans ses mémoires, votre mari raconte comment il a été hué par des partisans du nouveau président à sa sortie de l’Elysée. Cette expérience a-t-elle été douloureuse pour vous aussi ?
Très douloureux. Parce que dans notre propre pays, nous nous sentions presque comme si nous étions en exil. Nous voulions couvrir complètement ce que mon mari avait fait. Il y a eu des mesures absolument choquantes. Par exemple, lorsque nous étions invités à l’étranger ou par des chefs d’État, les ambassades de France avaient pour consigne de ne pas nous recevoir.

Pensez-vous toujours que le mandat de sept ans de votre mari n’a pas été suffisamment souligné à la lumière de l’histoire ?
Le président Mitterrand voulait tout changer. Le président Chirac, il ne voulait aucune comparaison. Les successeurs de mon mari n’ont rien fait d’autre que laisser l’histoire juger de son mandat de sept ans. Ce matin, j’ai lu un éditorial citant les présidents Pompidou, Mitterrand, Chirac et Sarkozy. Mais pas mon mari. A l’époque, il était très affecté. Sans doute pour mieux faire connaître son mandat de sept ans, il a créé en 2011 la Fondation Valéry Giscard d’Estaing, aujourd’hui dirigée par notre fils Louis.

De toutes les actions de sa présidence, quelle est la plus importante pour vous ?
Ce qu’il a accompli dans le domaine de l’art et de la culture est immense. Il a notamment fondé le musée d’Orsay et l’Institut du monde arabe. Mais ce qui m’importe, c’est tout ce qu’il a fait pour améliorer la condition des femmes.

En décembre dernier, à l’occasion du premier anniversaire de la mort de Valéry Giscard d’Estaing, le président Macron lui avait rendu hommage, affirmant notamment qu’il avait “rendu l’Union européenne plus forte et plus unie”…
Oui, c’était un discours au Parlement européen qui mettait beaucoup l’accent sur l’engagement de mon mari envers l’Europe, un engagement qui n’a jamais faibli.

Considérez-vous qu’Emmanuel Macron succède à Valéry Giscard d’Estaing ?
Le mot héritage n’est pas tout à fait approprié. Mais de nombreuses idées du président Macron s’alignent sur celles de mon mari, et cela ne fait aucun doute.  Adaptation Frédérique Féron

Retrouvez Anne-Aymone Giscard d’Estaing dans “Territoires de France” le 9 juillet à 22h sur TV5 Monde.

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