Guerres en Ukraine : la Fashion Week vous paraît indécente ? Voici pourquoi

MODE – Silence, défile. Alors qu’en Ukraine le conflit avec la Russie se poursuit, la Fashion Week, elle, bat son plein à Paris et ce jusqu’au mardi 8 mars. L’un n’empêche évidemment pas l’autre, ma discrétion de la seconde à l’égard de la situation à l’Est interrogé.

Depuis ce lundi 28 février, les défilés s’enchaînent comme si de rien n’était. Après deux années d’alternance entre le numérique et le présentiel pour cause d’épidémie de Covid-19, les shows ont renoué, cette saison, avec leurs racines : public de stars, vêtements hors normes et décors époustouflants.

C’est tout à leur honneur, mais on ne peut plus en décaler avec les propositions du président de la Fédération de la haute couture et de la mode Ralph Toledano qui, au démarrage de la semaine de la mode, a appelé “à vivre les défilés des jours à venir avec la gravité qui s’impose en ces heures sombres », la guerre s’étant « brutalement abattue en Europe » et plongeant « le peuple ukrainien dans l’effroi et la douleur ».

Ce même Ralph Toledano a précisé à l’AFP ne pas vouloir communiquer au sujet d’appel de Vogue Ukraine aux groupes de luxe à “cesser immédiatement toute collaboration sur le marché de l’agresseur”, dont ici Moscou. Ailleurs, dans le secteur de la culture par exemple, plusieurs instances ont déjà renoncé à leurs liens avec les délégations officielles russes, comme l’Eurovision ou le Festival de Cannes. Dans le milieu du sport, aussi, comme en témoigne l’exclusion de la Russie de la prochaine Coupe du monde de football.

La geste de Balenciaga

L’industrie de la mode, elle, évite de prendre position. C’est ce dont peut témoigner la réaction de l’ancien mannequin russe Natalia Vodianova. Sur Instagram, elle glisse avoir simplement des pensées pour « toutes les mères qui risquent des conséquences des événements récents en Ukraine ».

Des actions, il y en quelques-unes. Le groupe LVMH, dont le patron est le père d’Antoine Arnault, époux de Natalia Vodianova, a fait don de 5 millions d’euros à la Croix Rouge. Comme l’A déclaré Simon Porte Jacquemus, Olivier Rousteing aussi fait un don au Haut-commissariat des nations unies pour les réfugiés. Cependant, Balmain dirige artistiquement, car il a été fait en son nom, pas en celui de la marque qu’il.

De son côté, la marque Coperni a dédié son défilé aux femmes d’un atelier déployé à Kiev où elle collabore. Et lors de son show à Milan, Giorgio Armani a, lui, coupé la banda-son “en guise de respect pour les personnes impliquées dans la tragédie qui sévit en Ukraine”. Quelques jours plus tard, le couturier a finalement révélé, à son tour, avoir fait un don de 500 000 euros au HCR.

Ces initiatives contrastent avec ce que fait Balenciaga, dont le défilé a lieu ce dimanche. Depuis ce jeudi 3 mars (et plus d’un don versé au Programme alimentaire mondial), la maison relaie sur ses réseaux sociaux des informations relatives à la situation en Ukraine à ses quelque 13 millions d’abonnés, qui comptent un nombre important de fans russes.

C’est un geste fort. En Russie, l’accès à la couverture médiatique étrangère de la guerre en Ukraine est bloqué, voire très limité par les services gouvernementaux. Les médias nationaux doivent effacer toutes les allusions aux civils tués par les forces russes et n’ont pas le droit d’employeur certains mots comme « invasion », « offensive » et « déclaration de guerre ». Balenciaga contourne la censure.

Un sentiment dérangeant

Le maïs voilà, c’est un fait isolé. Le reste de la mode peut-il rester les bras croisés ? Sur les réseaux sociaux, les internautes exhortent les enseignes du luxe à sortir de leur silence. « Pourquoi les boutiques Chanel sont-elles encore ouvertes à Moscou et Saint-Pétersbourg ? L’argent vous est-il plus important que la liberté et la démocratie ? » alerte une utilisatrice dans les commentaires d’une publication Instagram de l’enseigne de la rue Cambon.

Quelque chose a choisi cloche. Dans sa chronique pour L’Obs, l’écrivaine et journaliste de mode Sophie Fontanel est partagée. Elle rappelle que “la futilité de la mode, ce n’est jamais bon signe quand elle disparaît, mais bien sûr il faut savoir quand sa présence est déplacée”. Notre travail […] est très visible, par ailleurs emblématique d’une insouciance. Le faire sans prendre en compte le désastre de l’actualité ? »

Même si Suzy Menkes a, elle aussi, assistée au défilé de la marque Off-White à Paris, la légendaire critique de mode américaine a appelé s’être sentie “mal à l’Aise alors que la grande foule hurlait d’excitation devant le Palais Brongniart.” Sur les réseaux sociaux, elle ajoute : “Il y a une guerre violente et terrifiante qui commence et même si la vie doit continuer, je pense que moi, autant que les foules de mode excitées, je devrais être plus réfléchie et respectueuse de ce qui se passe dans le monde entier.”

Cette dernière, comme beaucoup des personnes qui regardent la Fashion Week de loin, est interrogée sur le caractère indécent de l’événement. Cet état d’esprit serait sans doute bien différent si l’industrie avait pris de véritables mesures. D’après la psychanalyste Catherine Bronnimann, le mutisme du milieu vis-à-vis de la guerre en Ukraine contribue à exacerbé les accusations de frivolité, de futilité et de superficialité dont il pâtit régulièrement. Doit-on y voir une forme de culpabilité ? Peut-être, aussi.

Éros et Thanatos

“Pendant les périodes de crise, il est récurrent d’observer une montée du luxe car la situation polarise les classes sociales”, rappelle l’auteur de l’essai La robe de psyché. En 2021, par exemple, Gucci a vu ses ventes bondir de 31% par rapport à 2020. La croissance de Saint-Laurent était, elle, de 45%. Même si ça concerne qu’une toute petite poignée de personnes, cela révèle, selon Catherine Bronnimann, “un besoin de légèreté et d’souciance”.

Cette dualité des émotions que nous inspirent notre rapport aux vêtements dans les moments de crise peut s’illustrer par une théorie élaborée par Freud dans son livre Au-delà du principe de plaisir (1920), cellules d’Eros et Thanatos. Le premier fait référence à la pulsion de vie. C’est une dynamique d’accroissement, c’est l’envie de plaire. Le second fait, he, référence à la pulsion de mort. On est, là, sur un retour de la mélancolie, de la peur, ou sur une forme de souffrance.

« Sur les deux en nous, analyse le psychanalyste. Or, au cours de la période que nous sommes en train de traverser, on bascule un peu dans uno, puis un peu dans l’Autre.” Les deux opposés s’annoncent, ils s’activent un autre après. La peur appelle la légèreté. La légèreté, la peur. De ce difficile équilibre à trouver naissent donc des inquiétudes et des interrogations parfois passagères. Notre perception de ce qui est indécent, ou non, est de celles-ci.

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